Médoc - N°142 - Décembre/Janvier/Février 2017

Chronique dEric Holder - Mère Noëlle

Au sortir du lit, peut-être sommes-nous encore en train de rêver. On dirait que la bataille a eu lieu durant notre sommeil, dévastant le pays. Plus une feuille aux arbres, les insectes ont disparu. A l’exception de corneilles qui croassent de façon sinistre, les oiseaux se sont tus. La brume ne se dissipe pas au-dessus des prés écrasés par le gel, ouate qui reste accrochée aux barbelés givrés. Mugissent des vaches à l’étable – des cargos invisibles, du côté de l’estuaire. Parfois : des coups de feu. Des chasseurs, comme des fantassins d’arrière-garde, s’assurent que rien ne bouge plus en Médoc, passé le froid meurtrier.

« Toutes les autres saisons sont complices de la chair », écrivait François Mauriac. Est-ce assez dire celle-là distante, inamicale, désincarnée ? La nuit fait désormais partie de la journée. On voit dès dix-huit heures cet autre chasseur, Orion, monter sur l’horizon. Remarquable par sa beauté, selon les Grecs, c’était aussi un géant dont la tête, lorsqu’il marchait dans la mer, dépassait des flots. Apollon, dit-on, la désigna à Artémis, en défiant cette dernière de l’abattre. Une autre légende veut que la déesse au carquois ait été jalouse d’Eos (Aurore) qui enlevait le bel homme chaque matin – ce qui peut aisément se vérifier de nos jours.

Depuis qu’il a été transpercé, le voici fiché en majesté au milieu des constellations hivernales, en compagnie de son fidèle compagnon le Grand Chien, où étincelle Sirius, et d’un plus petit (Canis Minor) que signale Procyon, moins brillante.

Le silence qui a envahi la campagne, l’obscurité tôt tombée, le froid qui incite à la somnolence, favorisent les fables, les contes. Période de cavalier sans tête errant dans le marais, de meunier provençal se rendant à la crèche, d’âne et de bœuf qui parlent, de lutins employés par le Père Noël…

Quel imposteur, celui-là ! Enfant, je n’ai jamais cru à son existence – mais à celle d’une Mère Noël, certainement. Et pour cause : maman est née un 25 décembre, ce pourquoi on l’a prénommée Noëlle. Malgré ses deux L, le tréma demeure au-dessus du E comme la neige promise à cette époque – et il ne s’agissait pas de nous la faire, à nous, ses enfants : c’était elle, le cadeau. Nos cadeaux. « Nous-elle ». La Mère Noëlle.

Le Père Noël était un usurpateur, un jean-foutre qui passait son temps à boire et à ripailler – il n’y avait qu’à voir sa trogne – avant de sortir une fois l’an recueillir des hommages, saluer la population, prendre son bain de foule.

Un glissement subtil allait bientôt s’opérer entre lui, ce fumiste, Dieu le Père, autre escroc, et le père tout court.

Dans cette famille, la nôtre, les filles, qui se gardaient d’être dominatrices, l’emportaient cependant en nombre. Seul garçon au milieu de trois sœurs vives et belles, j’avais très tôt appris que les qualités dont s’enorgueillissent les hommes sont celles que les femmes, avec indulgence, veulent bien leur prêter – n’en retenant, au final, pour leur compte, que trois : la fidélité, la bienveillance et le courage.

Evidemment, il y avait le père, on lui accordait volontiers d’être tout-puissant (nous n’étions qu’à l’aube du féminisme, au début des années soixante). Mais, pour lui avoir laissé un temps les rênes de la maisonnée, et nous être retrouvés à fond de cale, vivant, dormant, mangeant, nous lavant à six dans la même pièce – où séchait de surcroît du linge –, il avait fallu se rendre à l’évidence : mieux valait que les femmes intervinssent. La sienne, ma mère, nous avait tirés de là, avec l’aide de ma grand-mère, de mes tantes, puis de mes sœurs…

Je me le tins pour dit. Cela fit office d’éducation. Derrière chaque homme, désormais, je me mis à chercher la femme, préférant aux maîtres les professeures, au surgé la proviseure, aux petits camarades leur daronne. J’ai été ce soi-disant blaireau, ce faux-cul qui négligeait ses amis une fois que ceux-là lui présentaient leur sœur ou leur fiancée, vautré avec elle jusqu’à plus d’heure dans le canapé – non pour ce qu’on imagine, mais pour écouter, pour apprendre sans cesse de leurs paroles franches, leurs réflexions intelligentes, leurs mélancolies subites ; de leurs émotions intactes ou blessées, leurs informations exactes, leurs intuitions artistiques ; de leur haute fantaisie, leurs jugements sans appel, leur générosité insensée…

Il me semblait que je n’en aurais jamais assez… C’est toujours le cas. Voulez-vous savoir, pour Dieu le Père ? Il s’agit de la fille du geôlier. Ou de son épouse. Ou de sa mère. Ce sont elles qui détiennent les clés.

« Nous vivons une époque où chacun possède sa propre cosmogonie portative », déclarait Claude Lévi-Strauss dans un entretien. Voilà qui légitime de penser que l’univers est l’œuvre d’une reine. Que le diable est un goujat refusant de lui obéir. On connaît cette espèce de ruffian, elle n’aura eu de cesse, depuis, que de tirer la couverture à elle.

Féminines, les planètes, dont la terre. Féminines, les étoiles, dont le soleil. Féminines, la nuit, la lune, la voie lactée, les constellations… Dieu porte du 135 D et possède le cul démesuré des vénus hottentotes. Dieu continue de pleurer sur le sort de chacun de ses enfants malmenés. Dieu, lui aussi – lui la première –, est d’une générosité insensée.

Cela fait des semaines que, dans le monde entier, des millions de femmes réfléchissent à des cadeaux. Je me rappelle qu’au plus fort de notre détresse, notre mère nous amenait devant des vitrines de jouets en nous demandant de choisir. Après quoi, elle revenait seule, embrouillant le patron, les vendeuses, afin de piquer ceux que nous avions élus. Je me souviens de son aplomb, parce qu’elle considérait que c’était notre dû.

Je me rappelle avoir interrogé les gitanes burinées autour de moi, du temps que je faisais les vendanges. Toutes avaient la même réponse : elles ne travaillaient, disaient-elles, que pour pouvoir offrir, dans trois mois, des cadeaux.

Voici qu’arrive décembre – peut-être pas le plus beau mois de l’année, sauf pour les croyants en tout genre, y compris le mien. Elle est toujours vivante, c’est une chance. J’attends Noëlle.

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