Livres - N°138 - Décembre/Janvier/Février 2016

Livres

Le Médoc avant les pins

«Romancier de terroir» comme il aime à se définir, le Canaulais Bernard Duporge arpente son Médoc natal à toutes les époques, à longueur de pages. Déjà une douzaine de livres à son actif depuis quinze ans. A se demander si l’intéressé n’a pas été vacciné à la plume Sergent Major ? En tout cas, nul doute que son ancienne activité de bistrotier-coiffeur au carrefour de la Gaîté à Lacanau-bourg et les conversations avec la clientèle ont été et sont encore une puissante source d’inspiration, un filon inépuisable d’histoires du pays. 

Résidant aujourd’hui à Sainte-Hélène où il est adjoint au maire mais également grand maître de la confrérie locale de la Frottée à l’ail (!), Bernard Duporge a été couronné en 2011 par le prix littéraire Saint-Estèphe pour son roman Le Tambour de Lacanau.

Dans La Cabane du berger, il se mue en chroniqueur-historien d’une époque charnière, les années 1850 qui ont vu les Landes de Gascogne se transformer sous l’impulsion de Napoléon III. C’est le début de l’assèchement de vastes zones marécageuses pour éradiquer le paludisme via notamment le creusement du canal des étangs tandis que les communes se voient dans l’obligation de boiser leurs territoires en plantant du pin maritime. C’est le triomphe des préfets aménageurs ; le règne des ingénieurs des Ponts et Chaussées ; d’une certaine manière la victoire d’une technocratie naissante. Les «modernes» l’emportent sur les tenants du vieux système agro-pastoral qui permet à plus d’un million de moutons et brebis de pacager où bon leur semble. Certains sont tellement remontés contre le dirigisme parisien et ses ukases qu’ils n’hésiteront pas à mettre le feu aux semis comme le raconte Bernard Duporge dans un moment clé de cette histoire d’amour entre Jentout, le gentil berger épris de liberté, de grands espaces et de tradition, et Antonia, la jeune fille au franc parler qui ne jure que par le progrès. Mais tout est bien qui finit bien dans cette histoire : le canal reliant les étangs est mis en chantier, l’idiot du village devenu assassin par amour (impossible) est puni avec circonstances atténuantes, Jentout, accusé à tort d’incendie volontaire, parti au service militaire (à l’époque il dure sept ans !) retrouve son cher Médoc et sa moitié. L’enfant naturel conçu dans la fameuse cabane du berger trouve son papa. Quant aux communes hostiles à l’extension du domaine forestier, l’auteur ne le dit pas, mais peut-être faute d’écolos, elles finiront par rentrer dans le rang et, beaucoup plus tard, ne s’en plaindront pas. Le bois a fait leur fortune.

La Cabane du berger, Bernard Duporge, éd. De Borée, Terre de poche, 414 pages, 7,50 €

 

Drôle de guerre en Algérie

Architecte bordelais de métier (le gigantesque chai Castel à Blanquefort, c’est lui), Marcel Mirande est passé de la table à dessin à l’écriture de pièces de théâtre et romans qu’il autoédite à l’enseigne deséditions Encre de Chine. Monsieur Georges, l’un de ses titres, a été joué sur la scène du Petit Théâtre à Bordeaux en 2007. L’univers de l’auteur oscille entre poésie, humour féroce et théâtre de l’absurde dans la lignée d’un Eugène Ionesco. On le retrouve à l’œuvre dans son dernier ouvrage Algérie Journal d’un appelé exemplaire.

Comme beaucoup de jeunes gens de son époque, en dépit des efforts de se faire réformer, Marcel Mirande a passé dix-huit mois sous les drapeaux à une période mal connue voire peu documentée de la guerre d’Algérie, celle qui a suivi les accords d’Evian signés en mars 62, voyant notamment l’armée française remettre ses camps au FLN pendant que l’OAS multipliait les attentats. Ça commence très fort lors de la traversée dans un fond de cale du Ville d’Alger où règne une odeur insoutenable «mélange de vomi et de gasoil». A bord de cette «Nef des fous» les marins s’ingénient à bizuter les «bleus bites» en faisant semblant de prêter leurs cabines contre argent comptant.

Dix-huit mois, c’est long, surtout avec une seule et unique permission. Pour l’auteur, commence «une période de vide abyssal» ! Rassemblant ses souvenirs 54 ans après, ce que l’on appelait pudiquement les «évènements», il en extirpe toutefois quantité de drôles de choses vues et vécues qui en disent long sur les mœurs de l’armée française de l’époque et la morgue de certains officiers. Ainsi cet épisode dans le Sahara où l’auteur conduit la jeep du colonel qui ne lui adressera pas la parole pendant près de six cents kilomètres ! Le véhicule est à la tête d’un convoi chargé de ravitailler la Légion étrangère qui garde entre autres sites stratégiques ceux des essais nucléaires de Colomb-Béchar ou du pétrole d’Hassi-Messaoud. En fait de ravitaillement, les appelés déchargent des montagnes de caisses de bière que les légionnaires engloutissent à coup de paris stupides jusqu’à ce que la beuverie tourne à l’émeute et que les lieux soient lavés à grande eau.

On ressort quelque peu groggy de ce journal qui n’a rien d’un récit d’ancien combattant mais plutôt de celui d’un homme à qui l’on a volé il y a bien longtemps 18 mois de sa jeunesse. Il nous prévient en quatrième de couverture : «Il ne faut pas en rire.»

Algérie Journal d’un appelé exemplaire, mars 1962 - septembre 1963, Marcel Mirande, 132 pages, 10 €

Disponible via www.editions-encre-de-chine.fr

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